{"id":545,"date":"2025-10-06T13:12:37","date_gmt":"2025-10-06T13:12:37","guid":{"rendered":"https:\/\/ateliertushu.fr\/contre-le-savoir-sur-lopacite-larcheologie-lart-et-le-pouvoir-du-refus\/"},"modified":"2026-04-15T08:07:00","modified_gmt":"2026-04-15T08:07:00","slug":"contre-le-savoir-sur-lopacite-larcheologie-lart-et-le-pouvoir-du-refus","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/ateliertushu.fr\/fr\/notes-de-terrain\/contre-le-savoir-sur-lopacite-larcheologie-lart-et-le-pouvoir-du-refus\/","title":{"rendered":"Contre le savoir : sur l\u2019opacit\u00e9, l\u2019arch\u00e9ologie, l\u2019art et le pouvoir du refus"},"content":{"rendered":"\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Contre le savoir : sur l\u2019opacit\u00e9, l\u2019arch\u00e9ologie, l\u2019art et le pouvoir du refus<\/h2>\n\n<p>Je me souvenais, l\u2019autre jour, de mes incursions dans les profondeurs de la biblioth\u00e8que Widener de Harvard, o\u00f9 des codes de lois du haut Moyen \u00c2ge, rarement consult\u00e9s, reposaient sous une couche de poussi\u00e8re, et o\u00f9 tout le lieu exhalait une fantaisie de ce que de jeunes universitaires d\u2019un certain genre imaginaient qu\u2019une biblioth\u00e8que devait \u00eatre. Et il m\u2019est apparu qu\u2019il y a eu, et qu\u2019il continue d\u2019y avoir, un aspect olfactif au savoir. Il a une odeur. Pense \u00e0 la terre s\u00e8che. Au papier. \u00c0 la poussi\u00e8re. Peut-\u00eatre plus r\u00e9cemment, \u00e0 l\u2019ionisation p\u00e9trichorale des disques durs.       <\/p>\n\n<p>Et tout aussi soudainement, de mani\u00e8re proustienne, cette reconnaissance en a d\u00e9clench\u00e9 une autre. L\u2019odeur du savoir s\u2019annonce (comme cette biblioth\u00e8que l\u2019a fait pour moi il y a longtemps) dans une heuristique complexe de sens et de sensibilit\u00e9s comme quelque chose de stable, de d\u00e9finitif, de fini \u2014 quelque chose de certainement R\u00e9el. Ce n\u2019est pas l\u2019odeur, c\u2019est ce que cette odeur d\u00e9clenche. Ces codes de lois, aussi structurellement inutiles pour moi qu\u2019ils l\u2019ont finalement \u00e9t\u00e9, constituent la quasi-totalit\u00e9 du r\u00e9el actuel du VIIe si\u00e8cle. Eux, ainsi que quelques b\u00e2timents, bijoux et poteries, composent ce que nous Savons.    <\/p>\n\n<p>En parlant de poteries, et j\u2019en parle souvent, l\u2019arch\u00e9ologie, peut-\u00eatre plus que toute autre discipline, a perfectionn\u00e9 ce complexe \u2014 l\u2019aura de certitude produite par les num\u00e9ros d\u2019inventaire, les diagrammes stratigraphiques, les vocabulaires contr\u00f4l\u00e9s. Elle promet que le pass\u00e9 peut \u00eatre reconstruit, que ce qui est bris\u00e9 peut redevenir entier. Mais la fouille ne coop\u00e8re jamais pleinement. Elle s\u2019effrite, se confond, ment. Ce que nous appelons savoir repose souvent sur les s\u00e9diments les plus instables : une histoire b\u00e2tie sur un fragment, une th\u00e9orie \u00e9tay\u00e9e par une seule ligne grav\u00e9e dans la pierre.     <\/p>\n\n<p>Nous aimons imaginer (et avons certainement encourag\u00e9 cette id\u00e9e pendant de tr\u00e8s nombreuses d\u00e9cennies) que l\u2019arch\u00e9ologie est une question de r\u00e9v\u00e9lation, consistant litt\u00e9ralement \u00e0 mettre le pass\u00e9 en lumi\u00e8re. Mais il s\u2019agit en r\u00e9alit\u00e9 de traduction \u2014 de forcer des choses muettes dans une grammaire qui leur est totalement \u00e9trang\u00e8re. Et cette traduction n\u2019est jamais neutre. Chaque croquis et chaque \u00e9tiquette est un acte d\u2019interpr\u00e9tation d\u00e9guis\u00e9 en fait. L\u2019objet, une fois extrait de la terre, perd son silence ; il devient une preuve, une illustration, un contenu. Le mus\u00e9e (et ses serviteurs) ach\u00e8ve ce que le temps a commenc\u00e9 : il stabilise et domestique.     <\/p>\n\n<p>Et pourtant, ce qui nous attire d\u2019abord dans ces objets, c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment ce qui exc\u00e8de le savoir. La pierre \u00e9br\u00e9ch\u00e9e, la sculpture, le tesson \u2014 chacun insiste sur sa pr\u00e9sence, pas sur une explication. Il en \u00e9mane une sorte de r\u00e9sistance. Plus on regarde de pr\u00e8s, et si l\u2019on est honn\u00eate, moins on en sait.   <\/p>\n\n<p><strong>Le temp\u00e9rament arch\u00e9ologique<\/strong><\/p>\n\n<p>Je ne cherche pas \u00e0 cr\u00e9er un homme de paille arch\u00e9ologique, mais j\u2019essaie plut\u00f4t de saisir un \u00e9tat d\u2019esprit \u2014 un \u00e9tat d\u2019esprit encore dominant \u2014 sur la mani\u00e8re dont les mondes pourraient \u00eatre mis au jour et expliqu\u00e9s. Pour comprendre cela, il faut reconna\u00eetre un temp\u00e9rament qui traverse l\u2019arch\u00e9ologie <em>et<\/em> la modernit\u00e9 : la conviction que tout peut, <em>en principe<\/em>, \u00eatre compris. Que la patience et la technique livreront le sens. C\u2019est un beau r\u00eave, et un r\u00eave violent. Tim Ingold a \u00e9crit un jour qu\u2019\u00e9tudier les traces mat\u00e9rielles, c\u2019est entrer dans leurs lignes de devenir, pas les fixer. Mais la discipline \u00e9coute rarement. Elle classifie \u00e0 la place. Elle transforme l\u2019enchev\u00eatrement du monde en tableaux et typologies.       <\/p>\n\n<p>Chaque vitrine de mus\u00e9e est une petite histoire morale sur le progr\u00e8s. Les tessons sont dispos\u00e9s en ordre ; les l\u00e9gendes sont calmes et assur\u00e9es. Le visiteur est invit\u00e9 (et en fait, il y compte bien) \u00e0 passer du non-savoir au savoir. Le myst\u00e8re devient information ; le silence, une erreur \u00e0 corriger.   <\/p>\n\n<p>Mais plus tu t\u2019enfonces dans la terre r\u00e9elle, plus tu trouves de d\u00e9sordre. Les couches se replient les unes sur les autres ; le temps boucle, saigne, nos rep\u00e8res nous font d\u00e9faut. Nous commen\u00e7ons \u00e0 voir \u00e0 quel point toute l\u2019entreprise est provisoire \u2014 comment chaque conclusion d\u00e9pend de ce qu\u2019elle a choisi de ne pas remarquer.  <\/p>\n\n<p><strong>Le miroir du monde de l\u2019art<\/strong><\/p>\n\n<p>L\u2019art contemporain, cens\u00e9ment, r\u00e9siste \u00e0 cette compulsion. Il gesticule sauvagement (et trop souvent de mani\u00e8re excessive) vers l\u2019ambigu\u00eft\u00e9, c\u00e9l\u00e8bre le fragment, joue avec l\u2019interpr\u00e9tation. Mais lui aussi succombe souvent \u00e0 l\u2019explication \u2014 sinon dans l\u2019\u0153uvre elle-m\u00eame, du moins dans l\u2019appareil qui l\u2019entoure. Texte de salle. Communiqu\u00e9 de presse. Note d\u2019intention de l\u2019artiste. Dossier de subvention. Toute une industrie et une \u00e9conomie b\u00e2ties sur la traduction de l\u2019exp\u00e9rience en discours.       <\/p>\n\n<p>Nous pr\u00e9tendons que le texte est accessoire, mais en pratique, c\u2019est l\u2019\u00e9v\u00e9nement principal \u2014 la voie la plus directe et la moins ambigu\u00eb vers nos cerveaux modernes bien ordonn\u00e9s. Le monde de l\u2019art est devenu arch\u00e9ologique \u00e0 sa mani\u00e8re : chaque geste est catalogu\u00e9, chaque impulsion rationalis\u00e9e, chaque ambigu\u00eft\u00e9 promptement expliqu\u00e9e dans le paragraphe suivant. M\u00eame l\u2019avant-garde s\u2019accompagne d\u00e9sormais de notes de bas de page.  <\/p>\n\n<p>Je ne suis pas contre la compr\u00e9hension (ceci m\u00eame constitue quelques centaines de mots d\u2019explication, de tentative de susciter la compr\u00e9hension). Mais je me m\u00e9fie de sa rapidit\u00e9, de son empressement. La plupart des \u00ab compr\u00e9hensions \u00bb sont des m\u00e9canismes de d\u00e9fense \u2014 une tentative de clore le circuit de l\u2019inconfort. Nous ne tol\u00e9rons pas bien le silence \u2014 en tant qu\u2019esp\u00e8ce, ou en tant que modernes. Face \u00e0 une chose qui ne livre pas de sens, nous en parlons jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9puisement (ou nous essayons).    <\/p>\n\n<p><strong>Travailler dans l\u2019intervalle<\/strong><\/p>\n\n<p>Ce projet <em>Chronoliths<\/em> dont j\u2019ai parl\u00e9, que j\u2019ai sugg\u00e9r\u00e9, vers lequel j\u2019ai fait signe, est n\u00e9 de cette tension. Huit formes en gr\u00e8s noir, chacune grav\u00e9e avec une lame pal\u00e9olithique et marqu\u00e9e des plus anciens symboles connus de l\u2019humanit\u00e9. Cercles, chevrons, lignes, grilles : une proto-langue sans traduction. Ils apparaissent dans des grottes de la France \u00e0 Sulawesi, sur quarante mille ans. Personne ne sait ce qu\u2019ils signifiaient. Ce qu\u2019ils signifient.     <\/p>\n\n<p>J\u2019ai commenc\u00e9 l\u00e0 \u2014 avec le non-savoir. Je voulais cr\u00e9er des objets qui op\u00e8rent \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de ce m\u00eame intervalle : trop pr\u00e9cis pour \u00eatre naturels, trop silencieux pour \u00eatre lisibles. Chaque <em>Chronolith<\/em> pourrait plausiblement \u00eatre un artefact. Il pourrait aussi \u00eatre une sculpture contemporaine. Le projet refuse de trancher, n\u2019offre aucun savoir.    <\/p>\n\n<p>Le processus cr\u00e9atif lui-m\u00eame est une sorte de dialogue \u00e0 travers les mill\u00e9naires. Graver avec une lame de pierre, c\u2019est ressentir la continuit\u00e9 obstin\u00e9e de la main et de la mati\u00e8re, sentir que la technique est plus ancienne que l\u2019histoire. Les formes qui en r\u00e9sultent sont disciplin\u00e9es, presque s\u00e9v\u00e8res (ce que leur coloration de base soutient \u00e9galement). Elles invitent \u00e0 la lecture mais la refusent. Elles se pr\u00e9sentent comme des preuves mais ne livrent que de la pr\u00e9sence.    <\/p>\n\n<p>Les spectateurs se penchent, cherchant un sens \u2014 l\u2019instinct de l\u2019anthropologue, le r\u00e9flexe du critique. Et les objets tiennent bon. Rien ne vient. Ce qui reste \u2014 ce que je recherche \u2014 c\u2019est cette douleur du manque, de l\u2019interpr\u00e9tation elle-m\u00eame, l\u2019esprit tournant en rond autour d\u2019une absence.   <\/p>\n\n<p><strong>Les s\u00e9ductions de l\u2019archive<\/strong><\/p>\n\n<p>Pour approfondir le pi\u00e8ge, je construis une archive autour de ces objets : rapports de terrain, cartes de sites, notes de r\u00e9cup\u00e9ration, photographies, le tout impeccablement format\u00e9 et l\u00e9g\u00e8rement erron\u00e9. Les coordonn\u00e9es ne correspondent pas tout \u00e0 fait. Le papier semble officiel mais pas enti\u00e8rement. Le ton oscille entre l\u2019\u00e9rudition et l\u2019hallucination.   <\/p>\n\n<p>C\u2019est un jeu d\u2019autorit\u00e9, mais aussi une mise \u00e0 nu de celle-ci. La structure de l\u2019archive imite le langage de la science pour r\u00e9v\u00e9ler avec quelle facilit\u00e9 la croyance adh\u00e8re \u00e0 la forme. D\u00e8s que tu vois un rapport avec une police de machine \u00e0 \u00e9crire et une date tamponn\u00e9e, tu te d\u00e9tends. Tu acceptes. L\u2019artefact devient un fait.    <\/p>\n\n<p>C\u2019est ainsi que fonctionne le savoir : non pas comme une d\u00e9couverte, mais comme une performance. Jacques Ranci\u00e8re appelait cela le \u00ab partage du sensible \u00bb \u2014 le syst\u00e8me qui d\u00e9termine qui a le droit de parler et ce qui compte comme v\u00e9rit\u00e9. Les <em>Chronoliths<\/em> proposent ce partage et le laissent se d\u00e9faire. Ils montrent la machinerie en pr\u00e9tendant l\u2019actionner.   <\/p>\n\n<p><strong>L\u2019opacit\u00e9 comme m\u00e9thode<\/strong><\/p>\n\n<p>J\u2019en suis venu \u00e0 consid\u00e9rer cela non pas comme une mystification mais comme une forme d\u2019\u00e9thique. \u00c9douard Glissant parlait du \u00ab droit \u00e0 l\u2019opacit\u00e9 \u00bb, le droit des personnes \u2014 et par extension, des choses \u2014 \u00e0 rester incompr\u00e9hensibles <em>selon leurs propres termes<\/em>. L\u2019arch\u00e9ologie, dans son mode classique, nie ce droit. Elle veut exposer, expliquer, rendre transparent. Mais l\u2019opacit\u00e9 peut \u00eatre un acte de respect, de reconnaissance. Elle permet \u00e0 l\u2019objet d\u2019exister sans \u00eatre consomm\u00e9 par le sens.     <\/p>\n\n<p>Dans l\u2019atelier, cela signifie refuser de r\u00e9soudre. Laisser subsister les contradictions. Laisser la surface porter sa propre logique, sa propre temporalit\u00e9. L\u2019ambigu\u00eft\u00e9 n\u2019est pas une posture ; c\u2019est une reconnaissance de la r\u00e9alit\u00e9.   <\/p>\n\n<p>Cela va \u00e0 l\u2019encontre du courant de l\u2019arch\u00e9ologie comme de l\u2019art contemporain, qui sont, de diff\u00e9rentes mani\u00e8res, des industries de la lisibilit\u00e9. Tous deux s\u2019appuient sur la coh\u00e9rence narrative pour justifier leur existence \u2014 pour obtenir des financements, pour remplir le catalogue, pour rassurer le visiteur sur le fait que quelque chose a \u00e9t\u00e9 appris. Mais apprendre n\u2019est pas la m\u00eame chose que comprendre, et comprendre n\u2019est pas la m\u00eame chose que la v\u00e9rit\u00e9.  <\/p>\n\n<p><strong>La limite de l\u2019explicable<\/strong><\/p>\n\n<p>Il y a une phrase de quelqu\u2019un, quelque part au fond de mon cerveau, vers laquelle je reviens sans cesse : <em>L\u2019absence de sens n\u2019est pas l\u2019absence de valeur.<\/em> Elle me rappelle encore et encore que le silence n\u2019est pas l\u2019ignorance. C\u2019est une autre forme de savoir \u2014 une forme qui n\u2019aplatit pas la diff\u00e9rence dans la compr\u00e9hension. <\/p>\n\n<p>Nous avons tendance \u00e0 consid\u00e9rer l\u2019inconnaissable comme un \u00e9chec, mais c\u2019est peut-\u00eatre la relation la plus honn\u00eate que nous puissions avoir avec le monde. Chaque objet, chaque personne, porte un exc\u00e8s qui \u00e9chappe \u00e0 la capture. Le nommer trop vite, c\u2019est l\u2019effacer.  <\/p>\n\n<p><em>Chronoliths<\/em> se situe pr\u00e9cis\u00e9ment l\u00e0 : \u00e0 la fronti\u00e8re du sens, l\u00e0 o\u00f9 l\u2019interpr\u00e9tation s\u2019effondre. Ce ne sont pas des \u00e9nigmes \u00e0 r\u00e9soudre mais des conditions \u00e0 endurer. Leur refus est leur sens.  <\/p>\n\n<p>La fabrication de ces pi\u00e8ces a renforc\u00e9 en moi un penchant \u00e9pist\u00e9mologique diff\u00e9rent, d\u00e9tach\u00e9 de celui des id\u00e9es et des constructions. <em>Pas de th\u00e9orie alors, mais un contact<\/em>. Merleau-Ponty appelait cela la \u00ab chair du monde \u00bb, la mat\u00e9rialit\u00e9 partag\u00e9e qui lie la perception et la chose. Quand je grave l\u2019argile avec la pierre, le temps se replie. Je n\u2019illustre pas la pr\u00e9histoire ; je participe \u00e0 sa texture continue.   <\/p>\n\n<p>C\u2019est un savoir qui ne peut pas \u00eatre \u00e9crit. Il est tactile, gestuel, it\u00e9ratif. Il se produit dans la main, dans l\u2019\u0153il, dans l\u2019espace entre les deux. L\u2019arch\u00e9ologue cherche \u00e0 extraire le sens de la mati\u00e8re ; l\u2019artiste, \u00e0 laisser la mati\u00e8re parler. Mais peut-\u00eatre que les deux ne sont que deux inflexions du m\u00eame d\u00e9sir : toucher le r\u00e9el sans le d\u00e9truire.    <\/p>\n\n<p><strong>La politique de l\u2019ambigu\u00eft\u00e9<\/strong><\/p>\n\n<p>\u00c0 une \u00e9poque obs\u00e9d\u00e9e par les donn\u00e9es (particuli\u00e8rement de type binaire), l\u2019ambigu\u00eft\u00e9 semble subversive, peut-\u00eatre m\u00eame r\u00e9volutionnaire. On nous dit que tout peut \u00eatre quantifi\u00e9, mod\u00e9lis\u00e9, archiv\u00e9. Le mus\u00e9e est devenu une interface algorithmique, l\u2019artiste un fournisseur de contenu. Sur ce fond, l\u2019opacit\u00e9 devient politique. Retenir l\u2019information, c\u2019est r\u00e9sister \u00e0 la marchandisation.    <\/p>\n\n<p>L\u2019ambigu\u00eft\u00e9 n\u2019est pas un repli dans le myst\u00e8re mais une affirmation d\u2019autonomie. Elle exige que le spectateur ralentisse, accepte l\u2019incertitude, abandonne le contr\u00f4le. Les <em>Chronoliths<\/em> incarnent cette exigence. Ils ne r\u00e9compensent pas l\u2019impulsion interpr\u00e9tative ; ils la suspendent.   <\/p>\n\n<p>Georges Didi-Huberman a \u00e9crit un jour quelque chose comme quoi voir, c\u2019est toujours \u00eatre vu \u2014 un \u00e9change, pas une possession. Il en va de m\u00eame pour le savoir. Au moment o\u00f9 nous pensons avoir ma\u00eetris\u00e9 l\u2019objet, il tourne vers nous un regard averti. Les <em>Chronoliths<\/em> sont con\u00e7us pour ce renversement. Leurs surfaces accrochent la lumi\u00e8re comme de la peau ; ils semblent \u00e9couter. Ce qu\u2019ils savent, ils ne le diront pas.     <\/p>\n\n<p><strong>Au-del\u00e0 du sens<\/strong><\/p>\n\n<p>Je soutiens plus haut que l\u2019arch\u00e9ologie et l\u2019art partagent le m\u00eame fantasme sous-jacent : que la mati\u00e8re peut \u00eatre forc\u00e9e de t\u00e9moigner. Tous deux sont, au fond, des entreprises th\u00e9ologiques. Ils cherchent la r\u00e9v\u00e9lation. Mais peut-\u00eatre que le sacr\u00e9 r\u00e9side ailleurs \u2014 non pas dans ce qui peut \u00eatre r\u00e9v\u00e9l\u00e9, mais dans ce qui r\u00e9siste \u00e0 la r\u00e9v\u00e9lation.   <\/p>\n\n<p>Les Chronoliths ne parlent pas du pass\u00e9. Ils parlent de la condition du regard, de la pens\u00e9e, du d\u00e9sir de savoir. Ils n\u2019offrent aucune histoire, aucune cl\u00e9, aucune origine. Seulement l\u2019insistance tranquille de la forme.   <\/p>\n\n<p>Peut-\u00eatre que cela suffit. Peut-\u00eatre qu\u2019\u00e0 ce stade de l\u2019histoire, le geste le plus radical est d\u2019arr\u00eater d\u2019expliquer \u2014 de laisser l\u2019objet rester autre, de permettre au silence de demeurer intact. <\/p>\n\n<p>Le savoir, apr\u00e8s tout, n\u2019est pas infini. Il a une limite. Et au-del\u00e0 de cette limite ne se trouve pas l\u2019ignorance, mais le champ o\u00f9 l\u2019art commence : l\u2019espace du non-savoir. Miroitant, vivant.   <\/p>\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n<p>&#8212;<\/p>\n\n<p>Autrefois arch\u00e9ologue des morts et de leurs r\u00e9cipients, <strong>Peter BG Shoemaker<\/strong> \u00e9crit et fabrique d\u00e9sormais des objets qui interrogent ce qui perdure. Depuis son atelier en France rurale, il fa\u00e7onne des formes et les mondes tranquilles qui les entourent \u2014 o\u00f9 la mati\u00e8re, l\u2019histoire et le temps se recr\u00e9ent continuellement. peter@ateliertushu.fr | www.ateliertushu.fr  <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Contre le savoir : sur l\u2019opacit\u00e9, l\u2019arch\u00e9ologie, l\u2019art et le pouvoir du refus Je me souvenais, l\u2019autre jour, de mes incursions dans les profondeurs de la biblioth\u00e8que Widener de Harvard, o\u00f9 des codes de lois du haut Moyen \u00c2ge, rarement consult\u00e9s, reposaient sous une couche de poussi\u00e8re, et o\u00f9 tout le lieu exhalait une fantaisie [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"parent":547,"menu_order":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"page-no-title","meta":{"footnotes":""},"class_list":["post-545","page","type-page","status-publish","hentry"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/ateliertushu.fr\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/545","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/ateliertushu.fr\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/pages"}],"about":[{"href":"https:\/\/ateliertushu.fr\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/page"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/ateliertushu.fr\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/ateliertushu.fr\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=545"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/ateliertushu.fr\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/545\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":546,"href":"https:\/\/ateliertushu.fr\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/545\/revisions\/546"}],"up":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/ateliertushu.fr\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/547"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/ateliertushu.fr\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=545"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}